Levant, Levantins, Latins d’Orient

 

Le Levant

Terme terriblement évocateur mais aussi terriblement difficile à définir. Le Levant est une notion subjective, à géométrie variable. Chacun est libre de proposer sa définition et toutes ces définitions auront probablement leur part de vérité.

Le Levant c’est tout simplement l’Orient, là où le soleil se lève. C’est donc une notion imprécise depuis l’origine. Pour moi « Levant » est d’abord une invitation au voyage, un voyage maritime, de l’autre côté de la méditerranée qui m’a vu naitre. A Marseille, tout enfant a rêvé en regardant partir vers le Levant justement les navires de commerce.

L’idée de Levant a fait rêver des générations entières d’Européens et notamment d’écrivains qui se devaient de faire leur « voyage au Levant » et de négociants provençaux, génois, vénitiens, hollandais qui allèrent y chercher fortune.

La politique européenne s’est elle-aussi penchée avec intensité sur « La Question du Levant ». Combien de conférences ou de réunions à huis clos entre grandes puissances pour discuter du Levant compliqué, pour s’immiscer dans ses affaires, ou tout simplement le partager.

En termes géographiques le Levant correspond pour moi, grosso modo, à la zone côtière qui s’étend du littoral de l’Egypte à celui de la Turquie en passant par celui du Liban et de la Syrie. Il englobe donc presque toute la côte orientale de la Méditerranée. Dans mon site, je me concentrerai néanmoins sur une petite sous-partie de cet ensemble : la région de Smyrne (aujourd’hui Izmir) et l’ile de Chios qui en est proche. Essayer de traiter des familles levantines du plus vaste espace géographique qui va de l’Egypte à la Turquie en passant par le Liban serait une tâche herculéenne, dépassant de loin mes ressources. D’autres s’y attelleront, si ce n’est déjà le cas.

En termes de chronologie la période qui m’intéresse est nécessairement antérieure aux années 1920-1930. Pourquoi? Après la première guerre mondiale, une nation nouvelle, la Turquie, émerge des décombres de l’Empire ottoman. Or, en se construisant une identité nationale forte, homogène, la Turquie (on pourrait dire de même de l’Egypte post-Nasser) a aussi perdu une grande partie de son caractère cosmopolite, caractère qui est pour nous un élément fondamental du Levant et de la société levantine. Un grand nombre des familles levantines (pas toutes, certaines sont restées à Smyrne devenue Izmir ou à Constantinople, devenue Istanbul) ont alors quitté ces rivages, souvent pour l’Europe ou les Etats-Unis. Je m’intéresse donc à la période antérieure à leur départ de Turquie.

D’ailleurs, les décennies suivantes ne connut pas de retour en arrière mais au contraire la poursuite de la transformation radicale du Levant. Après 1948, la Syrie géographique, ou ‘Grande Syrie’ qui était connue par les Arabes depuis les temps préislamiques comme ‘Bilad al-sham’ (‘le pays au nord’, c’est à dire au nord de la péninsule arabique) fut divisée entre Israël nouvellement créée et les tout aussi nouveaux Etats arabes de Jordanie, du Liban et de Syrie…A partir de là certains n’hésitent pas à évoquer l’existence de ‘3 Levants’ distincts: un Levant Arabe, un Levant Juif, et un Levant Turc.

Me situant résolument avant cette époque, et même avant les années 1930, le Levant qui m’intéresse est un Levant inclusif, plus généreux, qui se soucie peu des frontières tracées de façon largement artificielle par les hommes et qui réunit dans un espace commun, sur une base plus commerciale et culturelle que politique ou religieuse, des grandes cités portuaires telles qu’Alexandrie, Beyrouth, Alep, Smyrne et Istanbul, avec comme dénominateur commun l’ouverture internationale et un développement impulsé par des communautés de marchands qui comprenaient d’une part des ‘orientaux’ – Arabes chrétiens, Juifs, Arméniens, Grecs, Musulmans – et d’autre part des ‘occidentaux’, c’est à dire surtout des européens : Français, Italiens, Anglais, Austro-Hongrois, Hollandais, Allemands, etc.

Après des décennies, voire des siècles dans le cas de certains groupes, de coexistence et même d’alliances familiales, ces diverses communautés se sont inévitablement influencées, ont échangé des langues, des coutumes, des façons de vivre, de penser et de travailler, de manger et de se vêtir…Le résultat est une société hautement cosmopolite qui a donné naissance à un individu nouveau: le Levantin.

Les Levantins

Si le Levant se définit difficilement, la difficulté s’accroit avec le terme Levantin. Il a été -et est toujours- sujet à de nombreuses interprétations.

Beaucoup en Europe ont utilisé « Levantin » avec un ton de mépris cachant mal un certain racisme, pour désigner un individu cupide, peu fiable voire déloyal, certes polyglotte mais à la culture superficielle, ayant une identité floue – à l’aise partout mais nul part chez soi, en bref un individu auquel on reproche de n’appartenir à aucun pays, à aucune culture bien déterminés.

Amin Maalouf, dans son remarquable essai sur l’identité (Les Identités Meurtrières) a dénoncé avec brio les périls des approches réductrices, caricaturales, forçant chaque individu à se choisir une identité unique, qu’elle soit nationale, religieuse ou ethnique.

Pour les tenants des approches intolérantes, le Levant qui retient notre préférence, celui de la coexistence pacifique (mais pas forcément idyllique) entre Chrétiens, Juifs et Musulmans, entre occidentaux et orientaux, devait disparaître car il était anachronique, voire malsain.

On aura compris dans ces propos liminaires qu’il n’y a chez moi aucun sous-entendu péjoratif dans l’utilisation du terme « Levantin » mais plutôt une grande affection et une nostalgie pour une époque révolue. S’il y a une actualité du levantinisme elle est sans doute plus à chercher à Marseille aujourd’hui qu’à Izmir ou à Alexandrie.

Même les plus grands spécialistes de l’Orient ont des conceptions différentes de qui est ou n’est pas un levantin. Certains -à l’instar de Georges Corm- incluent sous ce qualificatif tous les habitants de la région, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, majoritaires ou minoritaires.

Pour d’autres il ne suffisait pas d’habiter le Levant pour être Levantin. Ainsi pour Abdallah Naaman «…est Levantin tout être qui se sent minoritaire et qui vit tout autour de la partie orientale de la Méditerranée…». (Les Levantins: une race).

Je me garderai bien quant à moi d’utiliser ce site pour délivrer à certains des brevets de levantinisme et les dénier à d’autres. Je dois toutefois admettre que la tentative de définition proposée par A. Naaman ne laisse pas indifférent le descendant de minoritaires de l’Empire ottoman que je suis. Ce qui importe, d’après la définition de Naaman, ce n’est pas l’appartenance formelle à une religion ou à une ethnie mais le fait de se percevoir comme « minoritaire ». Je suis plus réservé sur son utilisation du terme « race ». Cette notion m’a toujours laissé perplexe, ne connaissant qu’une race, la race humaine. Tout le reste pour moi est culturel.

On peut en effet se demander si ce sentiment de vulnérabilité liée à l’appartenance à une communauté minoritaire, dont la présence est tolérée mais peut être remise en question à tout moment par « le Prince » (ou, plus justement dans notre cas, le Sultan) n’est pas de fait un ingrédient fondamental de l’identité levantine.

Les Latins d’Orient

Il reste un terme important à définir car il peut éclairer vos recherches et nos discussions ultérieures, celui de Latins d’orient.

J’adopte la définition donnée par Livio Missir, un des meilleurs spécialistes de la question, hélas disparu:

«L’ensemble des familles catholiques romaines ayant constitué au sein de l’Empire ottoman, d’une part ce qu’on appelait en droit ottoman ‘la nation latine ottomane’ (osmanli lâtin milleti), d’autre part les ‘nations’, ou ‘communautés’ ou ‘colonies étrangères’ des Echelles du Levant…»

Livio Missir, Epitaphier des Grandes Familles Latines de Smyrne, Bruxelles, 1985

 

Ce concept nous permettra d’affiner notre connaissance de la grande famille des Levantins. Il permet de réunir, par exemple, dans un même ensemble des français et italiens catholiques établis à Smyrne ou Constantinople depuis longtemps, et des arméniens catholiques de Perse. Cette réunion correspond à la réalité des rapprochements entre ces groupes, unis par le fait religieux. Je prends l’exemple de ma propre famille (les Mirzan). Après leur conversation au catholicisme par les dominicains dans le Naxivan persan, mes aieux n’ont cessé de se rapprocher des européens dont ils partageaient la religion, à commencer par les français et les italiens. De fait, arrivés à Smyrne, les arméniens persans, les Mirzan mais aussi les Balladur, Issaverdens, Micridis, et Missir, ont conclu des alliances familiales et commerciales avec des familles françaises et italiennes du levant. Ils fréquentaient les mêmes églises, telles que St Polycarpe ou Ste Marie des Chocolants, et non les églises arméniennes grégoriennes, où ils n’étaient pas forcément bienvenus en raison de leur conversion. Pour ces groupes, il est certain que le fait religieux aura constitué  un fort agent « coagulant » et je comprends donc parfaitement le terme de « Latins d’Orient » qu’utilise Livio Missir.

Je ne vois pas ce terme comme un facteur d’exclusion. Une famille latine d’Orient est nécessairement levantine (c’est par exemple le cas des arméniens catholiques de Perse) mais pour être levantin il n’est bien évidemment pas nécessaire d’être catholique romain. De fait Missir évoque régulièrement parmi les Levantins des Echelles, les Grecs (orthodoxes), les Juifs ottomans, les Arabes chrétiens (pas forcément catholiques), etc.

Evoquer les Echelles du Levant et leurs communautés étrangères ou minoritaires conduit donc naturellement à étudier le phénomène de la Latinité d’Orient. De fait, la plupart des familles dont je parlerais ici font partie soit des anciennes familles européennes résidant à Smyrne soit des familles latines de Smyrne et Chios. Nombreuses familles faisaient partie des deux groupes tant il y eut d’alliances entre ces deux communautés qui n’ont cessé de se rapprocher.

Xavier Forneris Mirzan, Cercle du Levant, Washington © 2016-2024.